Les tentations de Jésus au désert … Mais qu’est-ce que cela fait là ?

En parlant autour de moi du prochain sujet du camp Biblique Œcuménique de Vaumarcus en juillet 2016, j’observe les hochements de têtes dubitatifs: Les tentations, ok pour le confessionnal, mais chez les protestants, cela n’existe pas. Et Jésus, tenté… qu’est-ce qu’on en sait ? S’il est aussi divin que les croyants l’ont proclamé, il ne doit pas avoir été tenté de grand chose, sinon de trouver de quoi vive au jour le jour… Et c’est si loin de nous…

Peut-être devrions-nous nous poser la question de la présence de récits de tentation dans l’histoire de Jésus de Nazareth telle qu’elles sont racontées dans la Bible : nous les retrouvons dans les évangiles : Mt 4:1-11, Lc 4:1-13,  Mc 1:12-13, et rien chez Jean …

C’est peut-être l’occasion de se souvenir de la manière dont les récits des évangiles ont été rassemblés vers la fin du 1er siècle de notre ère, soit entre 50 et 80 ans après la mort de Jésus sur une croix à Jérusalem.

En référence le livre « Liberating the gospels » de John Shelby Spong

Comme textes bibliques, ces diverses versions des « tentations » font partie des lectionnaires de l’Eglise Romaine, et de quelques autres réformés, pour le début du Carême.

Sujets de belles envolées lyriques ou génératrices d’afflictions, c’est plutôt un thème d’homélies pour nous remettre en face de nos propres tentations, et susciter un sursaut de morale avant la fête de la résurrection pascale.

La remarque la plus pertinente – on enfonce une théologie ouverte – c’est que ces récits suivent la baptême de Jésus, prodigué par Jean en signe de repentance.

A part Matthieu et Luc qui commencent à la naissance de Jésus, cela marque le début de ce qui est communément appelé « son Ministère  » qui va durer, disent les écritures, au moins trois ans, de la Galilée au Golgotha, voir au plus jusqu’à nous.

Si nous comprenons bien la thématique qui est très actuelle pour éviter les grosses têtes et les abus de pouvoir, et la pertinence de sa présence dans les différentes versions de l’histoire de Jésus de Nazareth, nous avons peu d’indications sur le choix des rédacteurs pour placer ces « tentations » à cet endroit. La plupart des exégètes expliquent que c’est leurs places « logiques » pour qui veut expliquer la divinité du Christ et son indéniable importance comme référence à la « parole de Dieu » qu’il va incarner tout au long de sa vie.

Mais si on remonte à l’époque de la rédaction des évangiles, ou des premiers textes qui parlent ou font parler le Rabbi de Nazareth, l’importance est ailleurs : La justice, la charité, la solidarité, en bref « les dix paroles » sont au cœur du message de celui qui n’est peut-être pas encore un « messie » patenté.

Partons du fait avéré que les principaux protagonistes de toute cette « Histoire Sainte » sont des juifs, de la tradition des Hébreux, descendants des tribus de Moïse sorties d’Égypte et établies là où coulait le lait et le miel, le Jourdain et pas mal de sang cananéen.

Jésus était donc juif, ( dire cela il y a seulement 80 ans était à la limite du blasphème!) ses fidèles aussi en majorité, sinon tous, et tous étaient des fidèles de la tradition et fréquentaient les lieux de prières officiels, là où il y en avait. Ils cherchaient des alternatives si les scribes et les pharisiens étaient plus scrupuleux que la Loi l’exigeait. Certains contemporains de Jésus, Esséniens, ou autres disciples de Jean le Baptistes récusaient l’autorité du « Temple » sous prétexte qu’il avait été reconstruit par un Hérode Hasmonéen et non pas Davidique. (On a les « réformés » qu’on peut à toutes les époques ! ) Il y avait des communauté célébrantes sur les rivages du Jourdain, de la Mer de Galilée, en dehors des villes sur les collines où pouvaient s’exprime les prêcheurs dissidents, et cependant convaincus d’être dans la « vérité », encore une fois, comme toujours !

Le Rabbi de Nazareth avait pas mal secoué le palmier des idées reçues, fait descendre quelques malheureux des Sycomores, et sorti des bureaux quelques péagers repentis. Il annonçait un « royaume » où la loi divine serait respectée, en dépit des pouvoirs et des privilèges que s’accordaient les puissances occupantes, qu’elles soient Romaines à l’époque, mais sans oublier les Perses et les Égyptiennes d’autrefois dont l’histoire était racontée sabbat après sabbat.

Depuis la 1ère destruction du Temple, sa reconstruction, et les liturgies qui se sont établies pour « Célébrer Dieu » et le jour du repos, une tradition s’est donc installée dans les lieux de prières, et les synagogues en font partie :  Les 5 livres de la Torah sont lus tout autour de l’année, et par tranches définies pour caler sur les fêtes du calendrier, a moins que ce soit le contraire.

Si les textes sont lus, ils sont aussi commentés. Rappelez-vous Jésus à la synagogue de Nazareth, invité à commenter un texte … et récusé par ses auditeurs sous prétexte qu’il était le fils du charpentier bien connu et de Marie – quoi qu’on dise – et qu’il prétendait que les temps étaient accomplis par sa présence :

Mais pour qui se prend-il : Un nouveau Moïse ?

Justement, ou plutôt, injustement, il avait fini sur le bois d’une croix comme un vulgaire malfaiteur qui menaçait la « pax Romana » en agitant les fidèles juifs, assez réfractaires aux divinités du panthéon œcuménique de l’époque et dont il fallait calmer la susceptibilité, pour que le commerce se fasse.

Cependant, pour une partie des fidèles de Jésus de Nazareth, son histoire, ses paroles et son action avaient été suffisamment pertinentes pour qu’il prenne sa place dans le cœur de la vie des juifs et soit associé à leurs célébrations : Il était évident, et comme le soulignaient ses amis, que les faits et gestes de Jésus de Nazareth s’accomplissaient comme le rappelaient « les écritures ». Il prenait la succession des prophètes, et même de Moïse, en transformant les « dix Paroles » figées dans l’interprétation rigide des scribes et des pharisiens, en encouragements pour une vie nouvelle, ressuscitée en quelque sorte.

Jésus de Nazareth devient un « Homme Modèle » une incarnation des paroles divines, là il n’est pas encore « Fils de Dieu », mais « Fils de l’Homme » un humain plus humain que ses contemporains, mais tout aussi Filles et Fils de Dieu qu’ils l’étaient en l’écoutant. La meilleure preuve, on pouvait en toutes occasions mettre en rapport ses propos avec les parachas (passages) de la Torah lus le jour du Sabbat.

Très vite après sa mort et les récits de sa résurrection qui se sont répandus, les célébrations des Synagogues incluaient des commentaires de ses disciples, des récits de ses rencontres, les questions qu’il posait et les réponses qu’il avait apportées.

Mais les autorités officielles du Judaïsme traditionnel n’ont pas vu d’un très bon œil ces dissidents intervenir dans les célébrations de ces communautés appelées par les historiens « judéo-chrétiennes » que l’on trouvait principalement dans la région de Jérusalem où Jacques, le frère de Jésus de Nazareth, avait pris la responsabilité du « bon ordre dans les Assemblées ».

C’est aussi à cette époque que les premiers recueils de textes ont été utilisés pour raconter les paroles de Jésus, lus à la fin des célébrations synagogales, au moment où ses fidèles se réunissaient pour partager le pain et le vin, comme il l’avait recommandé de le faire toutes les fois où ils se retrouvaient pour prier en son nom.

Quand les oppositions entre croyants traditionnels et nouveaux fidèles à Jésus de Nazareth se firent plus radicales, la rupture devint inévitable, et les communautés juives ancien modèle et nouveau modèle en se séparant n’en gardèrent pas moins la liturgie qui donnait sens à leur foi tout au long de l’année. Et donc les récits de la Torah, les livres des prophètes, lus également au cours de « l’année liturgique » se voient accompagnés de récits correspondants à l’histoire de Jésus et de la communauté chrétienne, qui vont petit à petit, devenir « les Évangiles ».

C’est la théorie de John Shelby Spong, exégète et ancien évêque épiscopalien de Newark, dans son livre « liberating the Gospels ».

Il a constaté que le « codex Alexandrinus » conservé à Londres, (British Library) était divisé en 52 sections, qui correspondent aux 52-53 sabbats de l’année juive.

Le codex raconte depuis Rosh Hashana (ou Roch Ha-Chanah) – le nouvel an de la tradition Le livre de la Genèse – jusqu’à Pessach -la Pâques – la Sortie d’Égypte.

Il a également trouvé des versions de l’évangile de Marc – réputé le plus ancien – découpé en séquences correspondantes au même nombre de sabbats, si on termine les lectures à la mort de Jésus (et sa résurrection) au sabbat de Pessach, et le début de l’évangile à Rosh Hashana

Entre ces deux dates du calendrier juif se situe le temps de l’initiation à la tradition et dans la communauté chrétienne naissante, le temps de catéchèse qui mène au baptême.

Le soir de Pessach-Pâques les juifs racontent le récit de la sortie d’Égypte, les chrétiens la passion du Christ. Les deux résumés de l’essentiel de la foi judéo-chrétienne.

Poursuivant l’exercice, Spong constate que l’Évangile de Luc et les actes, séquencés de la même manière sont cohérents avec les textes lus à la Synagogue : Le pentateuque s’alignant aux textes de l’évangile, le livre des actes à ceux des Chroniques Rois etc… L’un racontant les débuts de la communauté chrétienne, l’autre les débuts de la constitution du « peuple d’Israël »

Matthieu, dans un autre contexte répond aux mêmes attentes de la célébration liturgique dans un contexte différent : Spong distingue – avec d’autres avant lui – cinq « blocs » de textes se terminant tous par « Puis Jésus s’en alla… » qui correspondent aux cinq livres de la Torah !

Les Évangiles Synoptiques recourent aux mêmes sources écrites, ou transmises oralement, en rappel des textes de la tradition juive. Ce sont d’abord des « prédications-Homélies » de circonstance. Comme tout le monde ne se rappelle pas exactement quelle parole de Jésus ou quel événement se rapporte à « ce qui est conforme aux écritures » de ce jour là, nous avons des variantes qui deviennent compréhensibles.

L’évangile de Jean est le plus tardif et va « bénéficier » des sources des uns et des autres pour un récit plus cohérent et correspondant à une lecture moins crantée sur la liturgie synagogale.

A partir de cette explication de la rédaction des Évangiles, la chronologie des faits gestes et paroles de Jésus devient secondaire. La plausibilité même des événements ne se pose plus, les récits sont destinés à nous faire entrer dans une identification du fidèle à un comportement exemplaire d’un juif exemplaire. Ce qui est « décrit » correspond bien à ce que Jésus aurait dit ou fait dans de telles circonstances :

Un exemple d’adaptation chronologique est le récit où il est questions de la synagogue de Capharnaüm, sponsorisée par Jaïre, le centurion dont le fils-serviteur malade est guéri par Jésus. Il ne serait compréhensible qu’après 80 donc 50 ans après la mort de Jésus, mais avant la date la plus haute retenue pour la rédaction des Évangiles.

Même si la date de la construction de la synagogue est controversée, sa validité comme lieu de prière est reconnue par l’action de guérison de Jésus : Le centurion et son fils sont « adoptés » et la communauté judéo-chrétienne peut utiliser l’édifice qui est conforme à ses besoins et aux règles revisitées par Jésus..

En ce sens, « l’imitation de Jésus-Christ » revient comme un cheminement qui se justifie, même si il est plus mystique que réaliste – quoi que … !

Qu’en est-il alors du récit des tentations et du baptême de Jésus qui l’introduit ?

Spong fait correspondre le baptême de Jésus, et la descente de l’Esprit Saint avec la référence à Joseph établis comme second personnage de l’état par Pharaon :

Genèse 41:38-40  : le Pharaon leur dit : « Cet homme est rempli de l’Esprit de Dieu. Pourrions-nous trouver quelqu’un de plus compétent que lui ? » 39Puis il dit à Joseph : « Puisque Dieu t’a révélé tout cela, personne ne peut être aussi intelligent et sage que toi. 40Tu seras donc l’administrateur de mon royaume, et tout mon peuple se soumettra à tes ordres. Seul mon titre de roi me rendra supérieur à toi.

Le récit de la genèse se termine par la généalogie de Jacob, et Luc va placer ici sa généalogie des ancêtres de Jésus ce qui ne correspondrait pas à un développement narratif ordinaire.

La section suivante de la Genèse expose la bénédiction de ses enfants par Jacob mourant, la famine prédite par les rêves de pharaon s’étend, la demande de pain se fait urgente et Joseph y supplée souverainement.

C’est là que Luc va placer le récit des tentations de Jésus. Joseph en pourvoyeur de pain se verra glorifié par le peuple, mais Jésus lui rappelle que seul Dieu se doit d’être adoré, remettant Joseph à sa place en dessous de pharaon.

Si nous revenons au baptême de Jésus : le passage par l’eau avant une logue période de jeune, c’est naturellement à la traversée de la mer rouge (des joncs) qu’il faut se référer, avec la période de l’errance au désert de 40 ans, et les supplications et regrets des « chaudrons d’Égypte » remplacés par la « manne »…

Là aussi, c’est les récit d’Emmaüs qui va faire écho : c’est au moment où le pain est rompu que Jésus est reconnu, pas au moyen du tonnerre de Zeus et ses flash improbables.

Luc suit dans sa description de la vie de Jésus le schéma du parcours de Moïse :

Jésus va à la Synagogue de Nazareth et s’identifie à Moïse. Comme Moïse avait tenté de « réveiller » son peuple et doit y renoncer, et va s’exiler au Pays de Madian, Jésus rappelle que « nul n’est prophète dans son pays… ».etc.

Rappel de quelques évidences :

Si nous admettons que les textes bibliques sont « lus » ou contés essentiellement au cours des liturgies synagogales, puis chrétiennes, les « midrash » ou « compléments d’information » concernant la vie de Jésus et de l’église primitive vont être évoqués au cours de ces célébrations.

Les rédacteurs des Évangiles reprendront ensuite, dans un corpus particulier, ces récits : « Les Logias » (source Q), les souvenirs d’épisodes révélateurs de la divinité de Jésus : les récits de miracles, où souvent le miracle n’est pas là où l’époque l’a cru.

Comme nous avons perdu le rythme synagogal, les liens ne sont plus apparents, et finalement n’ont pas beaucoup d’importance, quand le texte devient « PAROLE DE DIEU » et se fige dans une forme sacrée qui se justifie par elle même.

C’est le statut du Coran pour les musulmans ou du Livre de Mormon pour les fidèles des saints de derniers jours. C’est la porte ouverte sur l’avenue de tous les fanatismes.

Nous avons vu en d’autres circonstances que les récits de la Torah sont eux mêmes des interprétations d’événements justifiés par des traditions du passé, reconstituées pour crédibiliser un projet religieux ou sociopolitique: Le Grand Israël 5 siècles avant JC et toujours 21 siècles après.

Marignan n’est pas à l’origine de la neutralité Suisse et Guillaume Tell n’a pas été le fondateur de la confédération helvétique. Mais en observant ceux qui reprennent ces récits, nous pouvons comprendre les objectifs de ceux qui les utilisent, la situation dans laquelle ils enracinent leur argumentation, et la pertinence ou l’impertinence de leur sacralisation.

Cela souligne aussi le miracle le plus important : L’intelligence collective de ceux qui ont constitué ces corpus textuels pour nous les rendre pertinents et impertinents à travers les siècles et les circonstances.

 

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